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  • Photo du rédacteurChristian Job-Maurion

1854: Enfant abandonné, repris et reconnu

Dernière mise à jour : 26 mars

#challengeUproG du mois : « un enfant reconnu ».


Édouard Gelhay, Aux enfants assistés - L'abandon (1886), Musée d'art et d'archéologie de Senlis

Ce mois-ci, on s’intéresse à Armand THOMAS, enfant abandonné puis repris par ses parents en 1854 et qui fait l'objet d'un acte de reconnaissance du 28 décembre 1854 en la mairie de Chanzeaux (49).


Registre d'État-civil de Chanzeaux, AD49 cote 6E7/665

Ce jour là, un couple se présente à la mairie de Chanzeaux, dans le Maine-et-Loire : Joseph THOMAS et Angélique SÉCHET sont deux jeunes gens, âgés de 28 et 24 ans qui se sont mariés seulement six mois plus tôt. Joseph est journalier, c’est-à-dire un ouvrier qui s’employait à divers travaux, payés à la journée, parmi lesquels, en ce qui le concerne, pas mal de castration de chevaux [il est dit alternativement journalier et hongreur]. Ce jour-là, en fin de journée, devant le maire de la petite commune rurale où ils habitent, ils viennent reconnaitre un enfant qui est né trois ans plus tôt, déclaré de père et mère inconnus et qui fut remis au dépôt des enfants abandonnés de l’hospice d’Angers. Quelques semaines plus tôt, le couple s’était en effet rendu à Angers, pour faire savoir leur volonté de récupérer cet enfant.

Mais comment savoir quel était leur enfant et où il se trouvait s’il était né de père et mère inconnus ? Les « services sociaux » remettaient-ils les enfants abandonnés à n’importe qui prétendant en être le parent ?

En ce milieu du XIXe siècle on estime entre 25 000 et 30 000 le nombre d’enfants abandonnés chaque année en France. En cause ? La misère des classes populaires, la libéralisation des moeurs dans une France de plus en plus urbaine et puis la croissance de la pratique de la domesticité au sein d’une bourgeoisie montante encline aux « amours ancillaires ».


Depuis toujours on voyait des mères souhaitant revenir sur leur abandon quand leur situation, économique ou sociale, s’était améliorée. La loi de 1811 qui encadre alors les abandons d’enfants prévoit donc une réclamation possible des enfants abandonnés, mais charge aux parents de « rembourser toutes les dépenses faites par l’administration publique ou par les hospices ». Une mesure sensée dissuader les parents de considérer la collectivité comme une « garderie » à cette époque où on n'envisage pas encore l'accueil temporaire comme dispositif social. Une circulaire viendra un peu plus tard imposer aux parents désireux de reprendre leur enfant de fournir un certificat de moralité délivré par le maire de leur commune de résidence. Dans les faits, pourtant, les études (notamment celles d'Isabelle GRENUT) montrent que la condition du remboursement des frais de nourrice est demeuré théorique lorsque l’enfant est repris jeune. Pour les plus grands, c’est autre chose : il ne s’agit pas non plus de se débarrasser d’une bouche à nourrir pour récupérer 10 ou 15 ans plus tard une force de travail.


Avec cette possibilité de reprise prévue par la loi, il fallait donc organiser les choses de sorte de pouvoir établir les filiations et pouvoir rendre le bon enfant au bon parent…

Pour les enfants abandonnés anonymement, le plus souvent dans une de ces « boîtes à bébés » (cylindre pivotant placé dans le mur des hospices), on relevait avec détail tout ce qui pouvait permettre d’identifier l’enfant et on le notait dans l’acte de naissance. On y indiquera par exemple qu’un enfant a été trouvé « enveloppé dans un bourrassou blanc, ayant à sa tête une bourguignotte de taffetas gris ». Parfois, les mères laissaient avec l’enfant un objet ou une marque distinctive comme cette petite fille abandonnée à Manosque en 1822, qu’on nomma Ariane et qu’on trouva avec « un fil violet passé à travers d’un petit pois rond ».


Tour d'abandon en 1830. Gravue Nouveau Larousse 1949

Pour les enfants abandonnés de manière non anonyme, c’est-à-dire dont la mère se présentait à l’hospice, soit pour y accoucher, soit plus tard, elle signait un « procès-verbal d’abandon ». Son nom était donc connu de l'administration. On donnait aussi la possibilité aux mères d'inscrire leur nom sur l'acte de naissance de l'enfant, sans que cette filiation n'ait valeur de reconnaissance juridique. L'enfant était alors seulement déclaré de père inconnu et la mère, hésitante à l'abandon, pouvait même espérer percevoir le modeste « secours aux filles-mères » instauré parfois par les départements.

Dans le cas qui nous intéresse, on ne retrouve pas de procès-verbal d’abandon mais on retrouve bien, aux archives départementales du Maine-et-Loire, sous la cote 1Hs R33, un registre de maternité qui précise qu’une demoiselle Angélique SÉCHET a accouché d’un enfant qu’elle abandonne et qui est enregistré sous le nom d’Armand ARLAND. Faute de dossier de pupille, n’existant dans ce département qu’à partir de 1857, il y a un registre des enfants abandonnés, coté 1Hs Q187, qui indique quant-à-lui le nom de la nourrice chez qui le petit Armand était placé depuis sa naissance. C’est donc aussi simplement qu’Angélique et son mari ont pu retrouver la trace de cet enfant, le récupérer et le reconnaître.


La question de savoir si Joseph était le père biologique d’Armand reste ouverte. Seule une enquête de généalogie génétique, avec l’ADN, aurait pu le révéler… si et seulement si, Armand avait eu des descendants. Son seul fils est mort célibataire, des suites de blessures de guerre, en 1918. Ce que l’on sait c’est qu’au moment de la naissance d’Armand, sa mère était domestique et que rien, niveau économique ou géographique, n’aurait à priori empêché Joseph, déjà âgé de 25 ans, de l’épouser à ce moment-là, dans l’hypothèse où il serait le père… Dans l’hypothèse où il ne le serait pas, il aura donc fallut une bonne dose d’amour et de compassion mais aussi bien du courage ; à elle pour lui avouer cet abandon et les regrets avec lesquels, de toute évidence, elle devait vivre ; à lui pour reconnaitre cet enfant et l’élever comme le sien ; et à eux ensemble pour prendre cette lourde décision d’arracher un petit garçon de trois ans à la seule nourrice qu’il avait connu.


Angélique et Joseph auront ensuite cinq enfants nés entre 1856 et 1867 [parmi lesquels l’arrière-grand-mère du commanditaire de cette généalogie] ; puis Joseph est mort en 1869 à l’âge de 43 ans. Angélique est restée veuve, élevant les cadets avec le soutien d’Armand, qu’on voit toute sa vie particulièrement proche de sa fratrie, témoin de mariage des uns, parrain des enfants des autres. Il a fait sa vie à Saumur comme tailleur de pierre puis comme entrepreneur de travaux.

Et vous ? Quelle histoire se cache derrière les enfants reconnus de votre famille ?



Pour en savoir plus :

  • « Abandon d’enfants et parents abandonneurs, XIXe-XXIe siècles », Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière », 19, 2017. [en ligne]

  • « Décret du 19 janvier 1811 concernant les enfants trouvés ou abandonnés, et les orphelins pauvres » (IV, Bull. CCCXLVI, n°6478). [en ligne]

  • FARCY Jean-Claude, « JABLONKA (Ivan). – Ni père ni mère. Histoire des enfants de l'Assistance publique (1874-1939). Paris : Éditions du Seuil, 2006. – 375 p. », Histoire de l’éducation, 2007/1 (n° 113), p. 140-144. [en ligne]

  • LALLEMAND Léon, Histoire des enfants abandonnés ou délaissés, Paris, Alphonse-Picard, 1885 –791 p. [en ligne]

  • Archives départementales d’Indre-et-Loire, Quelles archives pour l’histoire des enfants abandonnés? Atelier du samedi 12 octobre 2013. [en ligne]

  • RIVIÈRE Antoine, « De l’abandon au placement temporaire : la révolution de l’assistance à l’enfance (Paris, 1870-1920) », Revue d'histoire de la protection sociale, 2016/1 (N° 9), p. 26-51. [en ligne]

  • « Les tours d’abandon pour nouveau-nés », Les dossiers de l’Obstétrique, Mai 2009. [en ligne]

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