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  • Photo du rédacteurChristian Job-Maurion

Enquête de généalogie génétique pas à pas (partie 2)

Dernière mise à jour : 29 mars

Je vous emmène ici avec moi dans une enquête qui vous aidera à comprendre comment fonctionne la généalogie génétique et comment tests ADN et Archives peuvent se compléter. Au sommaire de cette deuxième partie : des suspects d'adultère, des mobiles d'abandon d'enfant, des scenarios de telenovela et des probabilités instables...



Carte d'identité de Jean Houellebecq (1921), le voisin

Nous nous intéressons à l’ADN de MAGUY. Dans le chapitre précédent nous avions découvert que sa grand-mère de l'île de Jersey, née en 1887, n'était pas la fille de son père putatif, mais celle d'un homme appartenant à la famille Houellebecq du village de Saint-Rémy-des-Landes en Normandie. Sur le site du prestataire de tests ADN, MAGUY appartient en effet à un cluster de six individus dont trois ont pu être rattachés à la famille Houellebecq. Nous avions identifié qu'un membre de cette famille était le cousin-par alliance et le voisin de l'arrière-grand-mère de MAGUY, mais nous ne savons pas si elle eu une liaison avec lui, ou bien avec un proche parent à lui...


La première chose à faire est d'identifier les suspects : les hommes de la famille Houellebecq présents sur l'île de Jersey 9 mois avant la naissance de la grand-mère de MAGUY. Je reconstitue alors l'arbre généalogique de la famille Houellebecq. Nous avons là une famille qui fait partie des pionniers de la migration saisonnière des français à Jersey. Dès la fin des années 1840, l'essor de la culture de la pomme de terre nouvelle requiert une importante main d'œuvre saisonnière sur la petite île. Elle viendra des côtes voisines de Normandie et de Bretagne. La saison de la pomme de terre durait deux mois entre avril et juin. Beaucoup de saisonniers restaient tout l'été pour la saison de la tomate et au fil des années nombreux d'entre eux ont fini par s'installer définitivement à Jersey. Sur une fratrie de neuf, six des enfants Houellebecq finiront par s'installer définitivement à Jersey. Leur descendance existe désormais en Angleterre, Canada, Etats-Unis, Australie et Nouvelle-Zélande.


Une fois reconstitué la généalogie de la famille Houellebecq, j'identifie dix hommes susceptibles d'avoir eu une liaison avec l'arrière-grand-mère de MAGUY. L'un d'entre eux, Jean Houellebecq est le suspect principal, c'est le voisin ; deux d'entre eux sont ses oncles ; et cinq sont ses cousins germains. Je soumets alors ces suspects au test des probabilités, grâce à l'outil WATO ("What Are The Odds") du site DNA Painter. L’outil calcule la probabilité de la paternité de chacun en fonction de l’ADN que MAGUY partage avec chaque membre identifié du cluster. Résultat : tous peuvent théoriquement avoir été le père… Il va falloir ruser...


C'est là que je me tourne vers ARLETTE une membre du cluster qui partage beaucoup d'ADN avec MAGUY (208.8cM). Le grand-père d'ARLETTE est un enfant trouvé en 1876, bien emmitouflé, au portail de l'hospice civil de Domfront en Normandie, âgé d'environ 8 jours. Je me plonge alors dans l’arbre généalogique Houellebecq et identifie dix potentiels auteurs de cet enfant : une veuve de 37 ans, un adolescent de 15 ans, trois hommes mariés et quatre jeunes filles de 16 à 24 ans.


Je vais alors confondre de manière simultanée les suspects compromis dans les affaires MAGUY et ARLETTE ! Pour cela, j'utilise le calculateur de DNA Painter en vérifiant la probabilité que MAGUY et ARLETTE puissent partager 208.8cM d'ADN si la première est l'arrière petite-fille de tel suspect et si la seconde est celle de tel autre suspect.

10 suspects d'un côté + 10 suspects de l'autre : il y a alors 100 possibilités croisées. Résultat de ce long calcul : 70 combinaisons sont impossibles et peuvent être écartées ! Il en reste quand même 31 et seulement 3 suspects de l'affaire MAGUY sont disculpés mais je n'ai pas dit mon dernier mot…

En étudiant les correspondances ADN d'ARLETTE et de MAGUY j'ai remarqué qu'elles partagent entre elles des ancêtres qu'elles ne partagent avec personne d'autre du cluster Houellebecq. C'est un élément de taille qui va alors disculpé 6 suspects dans l'affaire MAGUY et 8 dans l'affaire ARLETTE. Les combinaisons dans lesquelles ces suspects pourraient être impliqués excluent toute possibilité pour ARLETTE et MAGUY d'avoir un autre ancêtre commun en dehors de la famille Houellebecq. Il ne ne reste alors qu'un seul suspect sur le banc des accusés dans l'affaire MAGUY : il n'y a plus de doute, sa grand-mère était bien la fille de Jean Houellebecq, le voisin ! Quant à l'enfant trouvé de Domfront il n'y a alors plus que deux possibilités :

  1. soit il est lui aussi le fils de Jean Houellebecq, notre voisin/cousin [hypothèse 1] ;

  2. soit il en est le frère [hypothèse 2].


Confrontation des suspects dans les affaires MAGUY et ARLETTE

Dans la première hypothèse, nous avons Jean Houellebecq, un jeune homme de 15 ans qui avait déjà fait 4 saisons à Jersey et qui se trouvait en Normandie au cours de l’hiver 1875-1876. Il aurait eu une relation avec une jeune femme de la région, qui après l’accouchement, aurait hésité 8 jours avant d’abandonner son enfant. Un peu précoce le garçon mais pourquoi pas ?

Dans la seconde hypothèse, nous avons une femme, Adèle Houellebecq qui aurait eu deux enfants illégitimes à 16 ans d'intervalle, soit avec le même homme soit avec deux hommes apparentés entre eux (frères ou cousins). Elle garda le premier enfant (bien que "fille-mère") mais elle aurait abandonné le deuxième (bien que veuve). De prime abord ça semble curieux et on ne voit pas de mobile à cet abandon et pourtant, il y en a bien un qui se dessine quand on reconstitue la biographie d'Adèle :

Adèle Houellebecq est née en 1839 à Saint-Remy-des-Landes, dans une famille pauvre. Il est fort probable que dès l'âge de 12 ans, elle fit des saisons comme ouvrière agricole à Jersey, comme ses frères et sœurs, mais elle ne s'installa jamais définitivement sur l'île contrairement à six d'entre eux. A l'âge de 21 ans, en 1860, elle eu un premier enfant, déclaré de père inconnu. Elle a gardé cet enfant avec le soutien de ses parents et l'enverra faire des saisons à Jersey dès l'âge de 12 ans. En 1866, Adèle se marie avec un ouvrier agricole de son village, qui deviendra cabarretier quelques années plus tard. Il meurt en 1874, laissant 4 jeunes enfants à sa veuve et pour seul patrimoine quelques meubles d'une valeur de 350 Francs. Une situation difficile pour Adèle qui n'avait que 35 ans et pour qui la meilleure option était alors de se remarier. L'opportunité allait se présenter l'année suivante, en novembre 1875 lorsque l'oncle de son mari se retrouve veuf. Mais le mariage n'eut lieu que 15 mois plus tard, au mois de février 1877. La mariée avait 37 ans et 300 Francs d'apport en biens meubles. Le marié avait 64 ans. Il était rentier, possédait des terres, des maisons et des biens mobiliers d'une valeur de 35 000 Francs! Le contrat de mariage prévoyait que s'il venait à mourir sans enfant, elle hériterait de tout à la condition qu'elle ne se remarie jamais. Neuf mois après les noces, le couple accueillait la naissance d'une fille et six mois plus tard, le "mari-oncle" rendait son dernier souffle. Adèle était alors enceinte. Elle donnera naissance huit mois et demi plus tard à une deuxième fille. Les deux filles héritent donc de leur père et Adèle peut jouir de l'usufruit. Elle est financièrement à l'abri et elle est même libre de se remarier, ce qu'elle fait en 1881 à l'âge de 42 ans. Cette fois ci hors de question d'épouser un vieillard : son troisième époux est âgé de 26 ans seulement! Sept mois après les noces, ils accueillent la naissance d'une fille. Il n'y en aura pas d'autre. Adèle est morte dans le village où elle est née, à l'âge de 80 ans en 1919. Son jeune mari lui a survécut jusqu'en 1933.

Pour DNA Painter l'hypothèse 2 est 5 fois plus probable

En replaçant l'hypothèse 2 dans le contexte de la vie d'Adèle Houellebecq, nous avons donc bien un mobile ! Elle se serait retrouvée enceinte au mois de novembre 1875 en même temps que l'oncle s'était retrouvé veuf. Ils auraient alors évoqué un mariage mais cette grossesse pouvait tout compromettre. Jamais le fiancé n'aurait accepté d'endosser la paternité. Il tient clairement à ce que sa fortune passe à ses petits-neveux, sinon il n'aurait pas imposé cette clause de "non-remariage" à son épouse. Est-ce lui qui exigea qu'elle abandonne l'enfant, ou bien lui a-t-elle caché sa grossesse ?

Elle se sera en tout cas éloignée, sinon de son fiancé, au moins du "qu'en-dira-t-on", à 100km de là, dans la région de Domfront et elle y aurait donné naissance à un petit garçon. Dans ce scenario digne d'une telenovela, le père de l'enfant est soit son ancien amant, l'amour de ses 20 ans, le père de son fils aîné ; soit le frère ou le cousin de celui-ci.

L'hypothèse se tient mais soulève bien des questions... Qu'a t-elle fait de ses enfants pendant qu'elle se cachait ? Pourquoi avoir attendu 8 jours pour abandonner l'enfant ? Pourtant c'est l'hypothèse la plus probable (5 fois plus probable même) si l'on en croit les calculs de probabilités de DNA Painter qui compare l'ADN d'ARLETTE avec celui des différents membres de notre cluster.


Pour affiner un peu plus nos calculs de probabilités je me donne pour mission d'agrandir le cluster. Un des membres du cluster me donne accès à ses résultats sur le site d'un autre prestataire de tests ADN. J'y identifie alors plusieurs descendants de la famille Houellebecq et je parviens à en convaincre quatre de transférer leurs données sur le premier site de généalogie génétique, ce qui nous permet de comparer leur ADN avec le cluster. C'est une jolie surprise qui apparaît alors : l'un d'entre eux, JOHN-M a une correspondance très forte avec ADELE !


ADELE c'est une autre énigme de notre cluster. Elle est alors âgée de 93 ans, née à St-Malo et a été abandonnée à l’âge de 3 jours. Elle partage 417.8cM d'ADN avec JOHN-M qui est jersiais et qui est l'arrière-petit-fils d'Adèle Marie, la dernière-née d'Adèle Houellebecq (celle qu'elle a eu avec son jeune mari de 26 ans). JOHN-M m'aide à reconstituer la généalogie de cette branche. Son arrière-grand-mère a commencé à faire les saisons à Jersey à l'âge de 17 ans en 1899, elle y a rencontré un saisonnier breton, ils se sont mariés à Jersey, ont vécu entre la France et Jersey pendant deux ou trois ans et ont fini par s'installer définitivement à Jersey où ils ont élevé leurs 8 enfants.

De toute évidence, ADELE doit être une petite-fille de ce couple et ce n’est donc pas un hasard si elle a reçu ce prénom. Les dates ne désignent que deux suspects possibles parmi leurs enfants : les deux aînés, un garçon (Joseph Michel) et une fille (Adèle Michel). On se dit qu'une grossesse ne serait pas passé inaperçu dans la famille alors Joseph Michel devient le suspect numéro 1 et Adèle Michel le numéro 2. Le père de JOHN-M fait son test ADN qui confirme qu'il est bien cousin germain d'ADELE, puis un de ses cousins DEREK fait de même suivit enfin d'une cousine, DONNA, et pas des moindres cousines puisqu’elle est la petite-fille de notre suspecte numéro 2. Avec elle, vient donc la confirmation : DONNA partage 898.4cM d’ADN avec ADELE qui ne peut être que sa demi-tante. Il n’y a plus de doute possible, le suspect numéro 1 est disculpé : sa sœur Adèle Michel aura traversé la Manche pour dissimulé sa grossesse et donner naissance à une fille qu’elle abandonna aux services sociaux français. Dans la famille d’ADELE on raconte que lorsqu’elle était dans sa famille d’accueil, une dame étrangère était venue voir la gamine qu’on força à se cacher. Une triste histoire. La maman aura conservé le secret de cet abandon toute sa vie, une vie qu’elle aura continuée en Angleterre après 1946, après avoir été elle-même, ainsi que ses deux enfants, abandonnés par leur mari et père.


Désormais l'hypothèse 1 l'emporte

Voilà encore une énigme du cluster Houellebecq d'élucidée ! Et nous nous retrouvons avec un cluster qui n’a jamais été aussi grand. Il est donc temps de nous re-pencher sur l’énigme ARLETTE et de soumettre à nouveau nos deux hypothèses sur l'origine de l’enfant trouvé de Domfront au calculateur de probabilités. Avec ces nouvelles relations, les probabilités ont changées et c'est désormais l'hypothèse 1 qui l'emporte sur l'hypothèse 2 ! Et pas qu'un peu ! L'hypothèse 1 est désormais 22 fois plus probable que l'hypothèse 2 et il y a même une probabilité de correspondance ADN entre ARLETTE et un nouveau membre du cluster qui tombe à 3.18% dans le cas de l'hypothèse 2 ! C'est quand même bien peu... Jean Houellebecq, le fils naturel d’Adèle Houellebecq aurait donc conçu un enfant à l’âge de 15 ans avant de s’installer définitivement à Jersey où il s’est marié et où il a entretenu une liaison avec sa voisine (et cousine par alliance). Pour vérifier cette hypothèse, il n’y a qu’un moyen : élargir encore le cluster et convaincre des descendants de Jean Houellebecq de faire un test ADN. Affaire à suivre donc...










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